jeudi 19 octobre 2017

Trois arbres de Proust

« (...) tout d'un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n'avais pas souvent ressenti depuis Combray, un bonheur analogue à celui que m'avaient donné, entre autres, les clochers de Martinville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais d'apercevoir, en retrait de la route en dos d'âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d'entrée à une allée couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés mais je sentais qu'il m'avait été familier autrefois ; de sorte que mon esprit ayant trébuché entre quelque année lointaine et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n'était pas une fiction, Balbec un endroit où je n'étais jamais allé que par l'imagination, Mme de Villeparisis un personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu'on retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu'on était en train de lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement transporté.

(...) Ce plaisir, dont l'objet n'était que pressenti, que j'avais à créer moi-même, je ne l'éprouvais que de rares fois, mais à chacune d'entre elles il me semblait que les choses qui s'étaient passées dans l'intervalle n'avaient guère d'importance et qu'en m'attachant à sa seule réalité je pourrais commencer enfin une vraie vie.

(...) Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d'un être aimé qui a perdu l'usage de la parole, sent qu'il ne pourra nous dire ce qu'il veut et que nous ne savons pas deviner. Bientôt, à un croisement de routes, la voiture les abandonna. Elle m'entraînait loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m'eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie.





Je vis les arbres s'éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : « Ce que tu n'apprends pas de nous aujourd'hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d'où nous cherchions à nous hisser jusqu'à toi, toute une partie de toi-même que nous t'apportions tombera pour jamais au néant. » En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d'inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir  trop tard, mais pour toujours  je m'attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes, en revanche, je ne sus jamais ce qu'ils avaient voulu m'apporter ni où je les avais vus. Et quand, la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis me demandait pourquoi j'avais l'air rêveur, j'étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir à moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un dieu. »



— Marcel Proust
in À l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1919 


lundi 28 mars 2016

Solitude au Menez Hom

C'est le Menez Hom, dans le Finistère. Un endroit où je me ressource depuis plus d'un an. Hier j'étais seul à son sommet et je repense aux premières pages d'Anges de la Désolation de Kerouac, dans lesquelles il décrit sa vie spartiate dans une cabane d'observation au sommet du mont Désolation. Il est payé à observer nuit et jour les autres sommets alentours afin de signaler tout début d'incendie. D'autres types comme lui sont sur les autres monts à faire le même boulot. Cruelle métaphore de notre condition humaine.




Le Menez Hom n'est pas aussi haut ni aussi majestueux que Desolation Peak, mais c'est un point culminant d'où l'on observe toute la baie de Douarnenez à l'ouest, l'Aulne au nord qui serpente de Landévennec à Châteaulin. De tous côtés, les plans successifs d'arbres et de monts, d'herbes hautes et de chemins qui disparaissent vers le lointain offrent de beaux tableaux à figer sur des sels d'argent.




Promenade vivifiante : il faisait un vent glacial avec des rafales à plus de 100Km/h. Ça fait du bien, ça aide à prendre conscience qu'on est toujours seul en fin de compte, et la solitude offre une acuité dans la présence au monde que ne permet pas le fait d'être toujours à deux.

Solo, solitude, désolé, désolation.





Vous êtes seul sur ce promontoire, à vous prendre des bourrasques de vent marin dans la gueule qui vous déstabilisent, font hésiter vos pas. Vous regardez au loin comme le disait Alain, pour ne pas trop penser à vous. Mais regarder au loin, c'est regarder en soi finalement. Alors, vous faites le tour du sommet pour constater que vous êtes bien seul, mais vous ne l'êtes jamais car vous pensez à d'autres personnes, vous portez en vous d'autres personnes. Des fantômes qui ne s'en iront jamais. Et vous rentrez, étouffé par tant d'air, la tête ébouriffée, vos cheveux poivre et sel hérissés et figés par tant de vent. Vous rompez vos doigts gelés à vouloir rembobiner la pellicule dans ce vieux Konica, le compagnon fidèle de votre solitude. 





De retour sous un toit familier, je me mets à écrire. Je repense à une personne que je viens de laisser derrière moi. Et je me demande si elle a jamais existé, ou si c'est moi qui l'avais inventée.


De la même manière, vous ne verrez pas le Menez Hom sur ces quelques images : vous ne verrez que ce que j'ai vu quand j'y étais. Le paysage autour, la lumière et les chemins.





jeudi 25 février 2016

Sur un poème d'Eugène Guillevic



« Force
Est d'aller.

De se faire traverser
Par la distance.

Sans rien changer
À la distance. »

— Eugène Guillevic
in Paroi, 1970 



J'ai découvert ce poème de Guillevic, poète quimpérois, au printemps 2013 et je l'avais noté dans un carnet. J'ai relu le recueil intitulé Paroi depuis. J'ai pensé plusieurs fois m'en servir pour illustrer des photos de paysage. 

Mais se faire traverser par la distance, cela peut aussi bien désigner la distance à laquelle je me tiens d'une personne que je photographie. Distance mesurable en centimètres, distance des convenances et des catégories sociales. Distance du souvenir lorsqu'il faut continuer d'avancer sans rien changer à la distance.

Le printemps va revenir, les portraits de rue aussi.